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Culture

Ça : le film VS le roman

L’article va forcément comporter quelques spoilers, donc si vous n’avez pas lu le livre ni vu le film vous êtes prévenus.

Je sais que ce n’est pas forcément judicieux d’opposer la littérature et le cinéma. Je sais que ce sont deux arts différents avec chacun leurs marqueurs, leurs techniques, leurs manières propres de raconter une histoire.

Mais pour une fois je vais quand même le faire. Déjà posons les bases : je n’ai pas aimé le film Ça (d’Andy Muschietti) sorti dans les salles le 20 septembre dernier. J’ai été déçue comme je ne l’avais pas été depuis longtemps par un film. Je lis Stephen King depuis que j’ai 12 ans. Ma première expérience avec lui a été Simetierre quand j’étais en 5ème. Et comme chacune des lectures qui ont suivi, j’ai toujours été fascinée par son style, son imagination et sa capacité à nous happer dans la vie et le quotidien de ses personnages, à nous faire sombrer doucement mais sûrement dans l’horreur. Chez Stephen King il y a matière à faire et pourtant ses adaptations sur petit et grand écran ont souvent (toujours ?) été des échecs ou semi-échecs. Et Ça ne déroge pas à la règle…

La temporalité

Dans sa version papier, l’histoire de Ça se construit autour de deux époques différentes. Les chapitres s’entremêlent et alternent entre l’enfance des personnages (l’été 1958) et l’âge adulte (1984). D’ailleurs cette manière spécifique de construire l’histoire m’avait dérouté quand j’avais tenté de lire le livre plus jeune. J’étais parfois perdue dans la temporalité. Mais en le lisant à 28 ans, j’ai compris tout l’intérêt de cette construction du récit. Stephen King nous dépeint une fresque de la société américaine à travers le récit d’une génération. En nous montrant ce que sont devenus les enfants à l’âge adulte, il nous donne des clés de compréhension, psychologiques, sociologiques, sociétales. Ainsi Berverly, enfant battue par son père, s’engage malgré elle dans un schéma reproductif en se mariant à un homme violent. Eddie, enfant hypocondriaque, étouffé par sa mère (anxieuse, obèse et over-protectrice) se mariera à une femme qui en est l’exacte copie. A travers ces schémas de vie, King veut nous faire passer le message qu’on n’échappe pas à ses racines, à sa culture et à sa socialisation primaire. C’est à la fois terrible et réaliste.

Le film lui se contente uniquement (pour ce premier opus) d’explorer l’époque de l’enfance et c’est comme si on perdait toute une dimension. Comme s’il manquait un pan entier du récit. On perd toute une dimension sociologique chère à Stephen King et on se retrouve face à une « vulgaire » histoire d’horreur avec des gamins. D’ailleurs le livre n’aurait pas eu tout son succès et sa force s’il avait été écrit en deux tomes différenciant l’enfance et l’âge adulte. C’est donc dommage que le film n’est pas par exemple utilisé les flash-back pour raconter l’histoire de 58 tout en se plaçant en 89. Mais bon il fallait bien faire deux films, pour deux fois plus de recettes :).

L’intrigue

Le « pourquoi » du film est totalement différent du livre. Dans les premières pages du roman, comme dans le film, Georgie rencontre Grippe-Sous le clown. Mais tandis que le roman nous annonce sa mort, seulement 3 pages après le début, le film lui, fait planer le doute en nous expliquant que le corps n’a jamais été retrouvé. Ainsi, si le roman nous raconte, une reconstruction, un combat contre le mal, le film se place sous l’angle de la recherche. Bill, le frère de Georgie veut croire que son petit frère n’est pas mort et qu’il est encore quelque part dans les égouts, captif sous la ville. Juste pourquoi ? Les spectateurs ont-ils tant que ça besoin de retrouvailles à la fin des films… Je n’ai pas vraiment saisi le partie-pris du réalisateur. Un peu comme si l’intrigue du livre n’avait pas de but assez clair, comme si ce n’était pas assez haletant.

L’amitié

Bon déjà soyons clairs, je n’ai pas aimé le casting. Les acteurs sont tous bons individuellement mais ça ne colle pas. On ne sent pas d’alchimie et on ne ressent pas la proximité. J’ai eu l’impression que Bervely était au lycée et Ben en CP. Ça ne colle pas, ça ne marche pas ! Et puis, j’ai eu l’impression que cette amitié, que ce Clan des Ratés version cinéma était un fake. Un peu comme si on avait dit à des gamins : « Bon à partir de maintenant vous êtes potes, vous vous aimez envers et contre tout ». C’est trop rapide. Beaucoup trop.

Le livre nous décrit lui toute la construction de cette amitié, sans être lent, trop descriptif ou redondant. Tout se tisse de manière naturelle avec des hauts, des bas, des fous rires, des engueulades et des frissons. La confiance se construit également progressivement, les enfants avouant à tour de rôle les horreurs qu’ils ont pu voir dans la ville. Et on y croit. On sent quelque chose. On s’attache à eux, à leurs défauts, leur qualités, leur humour.

Le film n’a pas su retranscrire ces sentiments. L’amitié est plate, insipide presque surjouée (voire carrément niaise sur la fin). C’est bien dommage alors que c’est le cœur même de cette histoire.

La peur

Pour moi Ça n’est pas un film d’horreur. Je n’ai pas eu peur, je n’ai pas sursauté, je n’ai pas été angoissée. Mais j’avoue que je ne saurais pas vraiment expliquer ce qu’il manquait. Même le clown je l’ai trouvé fade, de même pour ses différentes apparences. Pour rappel, Ça prend des formes différentes selon les peurs qu’il perçoit chez les enfants. Dans le film, certaines apparences de Ça correspondent au roman et d’autres pas du tout. Le livre nous explique pour chaque enfant, pourquoi Ça en est venu à arborer telle ou telle forme monstrueuse. A l’écran, on ne le sait pas. Donc on a juste l’impression que c’est totalement arbitraire ! Tiens une momie, tiens un mec moitié zombie, moitié clochard ! Là encore il manque un pan de l’histoire. Un pan explicatif qui ferait prendre tout son sens à la narration.

Les arcs « annexes »

Ça est un film d’horreur point. Ni plus, ni moins. Pas de réflexions annexes, pas de portrait de société, nada. Exit, l’image raciste, homophobe et violente de certaines villes de l’Amérique profonde des années 50. Exit la condition des femmes. Exit la représentation du deuil d’un enfant et la longue et douloureuse descente aux enfers d’une famille meurtrie. En gros exit toute forme de sentiments. Je me répète mais : il manque vraiment une partie du tableau, une très grosse partie.

Conclusion

Je sais qu’on ne peut pas demander à un film de deux heures de retranscrire fidèlement près de 2000 pages d’un roman. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut laisser de côté toute son essence, toute son atmosphère. Le film n’est pas mauvais intrinsèquement et je pense que si je n’avais pas lu le livre j’aurais sans doute mieux apprécié le film, mais là je me suis ennuyée. J’ai attendu tout le long du visionnage des explications, des anecdotes… mais rien. Quand le clown hurle : « Bip Bip Richie » on pourrait se demander : « What the fuck ? ». Sans explication on ne peut comprendre que c’est une expression qu’on les enfants entre eux lorsque l’humour de Richie devient trop lourdingue. Mais ça c’est le livre qui nous l’apprend pas le film. En fait, pour vraiment saisir le film. Il faut avoir lu le livre. Mais si on a lu le livre on trouve le film vide. Le serpent se mord la queue.

Le réalisateur a simplement extrait des briques par ci par là en oubliant juste de vérifier si tout tenait encore debout. C’est dommage. Arrêtez de vouloir adapter Stephen King, ça ne marche pas ! Sa vision narrative n’est pas transposable à l’écran.

Je ne veux pas dire que la littérature est au-dessus du cinéma, loin de là. J’aime le cinéma, j’aime les séries. Il y a des adaptations qui sont fantastiques et qui dépassent parfois même l’oeuvre originale. Mais parfois certaines histoires, certains styles ne sont pas fait pour être transposés à l’écran et devraient vraiment, vraiment rester sur papier, sur l’étagère d’une grande bibliothèque.

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